S’inventer ingénieur.e : un statut en mutation
S’inventer ingénieur·e
Une enquête sur le rapport au travail et les débuts de carrière des jeunes ingénieur·es à l’heure des grandes transitions
Aujourd’hui, les ingénieur·es sont au cœur des grandes transformations contemporaines. Transition écologique, transformation numérique, évolution des organisations : leur rôle est présenté comme stratégique, décisif, voire héroïque. Ce sont eux qui vont changer le monde !
Dans le même temps, les entreprises font face à une pénurie de profils qualifiés. Attirer les jeunes diplômé·es ne suffit plus : encore faut-il réussir à les fidéliser, dans un contexte où leur rapport au travail et à la carrière est souvent questionné au regard de celui des générations précédentes.
Entre attentes élevées, discours institutionnels et réalités professionnelles, une question s’impose : comment les jeunes ingénieur·es passent-ils des représentations construites pendant la formation aux conditions concrètes d’exercice du métier ?
Cette période d’entrée dans la vie active constitue un moment clé de l’insertion professionnelle des jeunes ingénieurs, au cours duquel se construisent les premières trajectoires et les premiers rapports à l’entreprise.
Qu’attendent-ils du monde de l’entreprise ?
Comment se construisent-ils comme professionnel·les ?
Comment vivent-ils leurs premières expériences et cette période charnière entre formation et emploi ?
Une enquête sociologique sur les trajectoires des jeunes ingénieurs
C’est pour répondre à ces questions que le Groupe INSA a confié à So Youth ! la réalisation de l’enquête S’inventer ingénieur·e, consacrée à l’identité professionnelle, au rapport au travail et aux débuts de carrière des nouvelles générations.
Menée par Béatrice Decoop, sociologue et fondatrice de So Youth ! et Cécile Prévost, docteure en sociologie du travail, Directrice Partenariats & Société de l’INSA Centre Val de Loire pour l’Institut Gaston Berger (Groupe INSA), cette étude bénéficie du soutien de la Fondation INSA et de son mécène Egis. Un volet spécifique a été consacré aux femmes ingénieures, encore minoritaires et confrontées à des conditions d’exercice spécifiques.
Entrer dans l’entreprise : un moment de recomposition identitaire
« S’inventer ingénieur.e » renvoie à l’idée que l’identité professionnelle n’est jamais donnée d’emblée : elle se construit. Comme le rappelle Jean-Claude Kaufmann, elle est un processus réflexif et évolutif, façonné par le milieu social, les études, les expériences et les interactions au quotidien.
Être ingénieur.e ne se réduit pas à une fonction technique ; c’est s’approprier un rôle, une place et un récit de soi dans un univers en transformation.
« S’inventer ingénieur.e », c’est donc reconnaître que l’identité d’ingénieur n’est pas une essence mais une construction, située au croisement des aspirations individuelles, des expériences vécues et des cadres sociaux qui les orientent.
Ce que révèle l’enquête
Une identité professionnelle en recomposition : 6 profils d’ingénieurs
L’identité de l’ingénieur.e se caractérise aujourd’hui par une forte pluralité de profils et de trajectoires, loin du modèle unique et distinctif qui structurait historiquement la profession. Le statut d’ingénieur, autrefois associé à un prestige social marqué, apparaît désormais moins spécifique, parfois même dévalorisé dans les pratiques quotidiennes. Si la figure de « l’ingénieur acteur du changement » est largement mobilisée dans les discours institutionnels, elle reste souvent un idéal plus qu’une réalité vécue par les jeunes diplômés, qui peinent à trouver les marges de manœuvre associées à ce rôle.
Les six profils d’ingénieurs identifiés
- L’expert technique [66% des étudiants/ 49% des ingénieurs en activité]
Pilier historique de la profession, il maîtrise la complexité scientifique et technologique. Reconnu pour sa rigueur et sa compétence, il incarne la continuité du modèle traditionnel de l’ingénieur, centré sur la maîtrise du savoir et la fiabilité technique. - Le manager d’équipe [43% des étudiants/ 30% des ingénieurs en activité]
Héritier du modèle du cadre des Trente Glorieuses, il encadre des équipes, fixe des objectifs et veille à la performance collective. Il reste une figure de référence, mais son autorité est désormais davantage challengée par les nouvelles attentes d’autonomie et de collaboration. - Le coordinateur de projets [14% des étudiants/ 18% des ingénieurs en activité]
Représentant des nouvelles formes d’organisation, il coordonne des équipes pluridisciplinaires, souvent sans lien hiérarchique direct. Il favorise la coopération, la circulation de l’information et la résolution de problèmes complexes. Cette figure traduit la montée des logiques transversales et de la culture agile. - L’ouvrier en col blanc [14% des étudiants/ 20% des ingénieurs en activité]
Symbole d’une réalité plus contrastée, il applique des procédures et répond à des cahiers des charges précis, avec peu de marge d’autonomie. Cette figure d’exécutant, souvent sous-estimée, témoigne d’un glissement vers des fonctions d’application plus que de conception, parfois vécues comme une expérience dévalorisante. - L’acteur du changement [31% des étudiants/ 33% des ingénieurs en activité]
Porté par la quête de sens et la responsabilité sociétale, il voit son métier comme un levier de transformation du monde — écologique, social ou éthique. Il cherche à concilier innovation et impact positif, incarnant l’évolution du rôle de l’ingénieur dans la transition durable.
6. Le leader [15% des étudiants/ 22% des ingénieurs en activité]
Visionnaire et inspirant, il se distingue moins par son expertise technique que par sa capacité à fédérer, donner du sens et faire grandir les autres. Cette figure émerge avec les nouvelles générations, plus attachées à la reconnaissance horizontale qu’à la hiérarchie statutaire
Un nouveau rapport à l’entreprise : le capital d’employabilité
Le rapport des jeunes ingénieur.es à l’entreprise repose moins sur l’idée d’appartenance que sur une logique d’usage : l’organisation devient un espace temporaire au service de trajectoires professionnelles non linéaires. Dans un environnement en mouvement, chacun cherche à développer son capital d’employabilité, à diversifier ses expériences et à préserver sa capacité à évoluer ou à se réorienter. Rester immobile est perçu comme un risque : dans un monde où les compétences se périment vite, stagner, c’est reculer.
Femmes et ingénierie : des attentes de preuves concrètes d’égalité
Les femmes ingénieures mènent un travail constant de légitimation, d’autant plus fort qu’elles restent minoritaires dans la profession. Elles cherchent à consolider leur position avant d’envisager un engagement familial, tandis que la mobilité internationale et les projets à impact constituent pour elles des leviers d’autonomie, de visibilité et de progression. Elles attendent des organisations des preuves concrètes d’égalité : transparence salariale, accès réel aux postes de direction, dispositifs efficaces de soutien à la parentalité pour tous. Dans un environnement où leur légitimité peut être fragile, elles adoptent des stratégies de modération dans leurs revendications, afin de préserver leur légitimité et leurs perspectives d’évolution.
Une enquête du Groupe INSA, co-produite avec So Youth !
Cette enquête s’inscrit dans la continuité des travaux de Béatrice Decoop sur les transitions de la jeunesse vers l’âge adulte, entre école et entreprise, deux terrains où se construisent les identités d’adultes et professionnelles ; ainsi que les relations intergénérationnelles au travail.
Objectifs de l’étude
Trois questions ont guidé l’enquête :
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Comment les jeunes définissent-ils l’ingénieur d’aujourd’hui ?
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Comment ces représentations influencent-elles leur rapport au travail et leurs trajectoires professionnelles ?
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Et qu’en est-il des femmes ingénieures ? Quelles attentes, besoins, visions, expériences dans un univers encore masculin ?
Une méthodologie mixte : 1 000 jeunes interrogés
La méthodologie repose sur une approche croisée, qualitative et quantitative, permettant à la fois de saisir les expériences vécues et de dégager des tendances structurelles.
Enquête qualitative
Destinée à explorer les représentations, les tensions identitaires et les attentes des étudiants, jeunes diplômés et managers (50 enquêtés)
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3 focus groups menés avec des élèves et des alumni du Groupe INSA
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Des entretiens approfondis avec des managers ingénieur.es de l’industrie
Enquête quantitative
Destinée à faire émerger les logiques sociales et les effets de genre, et à objectiver l’importance des profils et des identités d’ingénieurs identifiés lors de la première phase.
1 000 répondants au total :
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700 élèves ingénieurs (toutes écoles confondues)
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300 jeunes ingénieurs en activité (moins de 5 ans d’expérience)
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À qui s’adresse cette enquête et pour quels usages ?
L’étude éclaire les enjeux des écoles, des entreprises, des DRH et des managers qui souhaitent renforcer l’attractivité des entreprises industrielles auprès des jeunes ingénieurs, adapter leurs pratiques pédagogiques et managériales, et mieux comprendre les leviers d’engagement et de fidélisation.
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Adapter leurs pratiques pédagogiques ou managériales
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Comprendre les leviers d’engagement et de fidélisation des jeunes ingénieur.es
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Agir concrètement sur l’égalité professionnelle dans les métiers techniques et scientifiques.
- Renforcer sa marque employeur
So Youth ! accompagne les organisations dans la mise en perspective des résultats : conférences, ateliers, diagnostics, et actions ciblées pour les jeunes talents et leurs managers.
Retombées médiatiques et extraits de presse
L’étude « S’inventer ingénieur·e : un statut en mutation » a suscité un fort intérêt médiatique. Plusieurs articles lui ont été consacrés :
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Le Monde – Campus – « Ingénieur : la fin d’un métier au statut distinctif ? »
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Studyrama Grandes Écoles – « Ingénieur : comment les jeunes redéfinissent le métier »
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Monde des Grandes Écoles et Universités – « C’est une bonne situation, ça, ingénieur ? »
“Avec la désindustrialisation, on les a prévenus qu’ils ne travailleraient plus dans une seule entreprise tout au long de leur vie. Nous avons travaillé sur la flexibilité et l’adaptabilité, c’est cela que la génération actuelle a très bien intégré.” Mourad Boukhalfa, président du groupe INSA, directeur de l’INSA Rouen Normandie – Le Monde Campus
“Originalité de cette étude : elle s’intéresse au moment charnière que constitue l’entrée dans la vie active. Cela permet de mieux comprendre les décalages entre les projections des étudiants en matière de vision du métier, la possibilité d’action, et la réalité qu’ils découvrent une fois en poste” Pascale Gibert, directrice de l’Institut Gaston Berger du Groupe INSA – Monde des grandes écoles et universités
“Cela a été une surprise de l’étude, que j’ai codirigée avec Béatrice Decoop. Elle montre que l’identité de l’ingénieur est plurielle. Nous avons fait ressortir six figures de cette profession, dont celle de l’ouvrier en col blanc ou d’un “ouvrier moderne” comme nous l’a dit un participant. Elle n’est pas majoritaire, mais certains ingénieurs ont l’impression d’avoir ce rôle. Alors qu’ils s’attendent à incarner une figure reconnue et valorisée au sein de l’entreprise et à prendre des décisions, ils sont plutôt assignés à des tâches d’exécution. Ils vivent une sorte de déclassement.” Cécile Prévost – L’usine Nouvelle
“Ils sont très intéressés par le mentorat par des gens plus âgés et expérimentés, là aussi, ça met à mal le choc entre les générations” Béatrice Decoop – Le Parisien
En savoir plus, accéder aux résultats de l’enquête et aux principaux chiffres : cliquez ici
Contact : Béatrice Decoop – Tel. 06 76 68 53 66 – bdecoop@soyouth.fr